MARINA PETRELLA, EN GRÈVE DE LA VIE
Sa mère se laisse mourir, elle le sait bien. Elisa allume une cigarette sans
trembler. "Ce n'est même pas une crise suicidaire, c'est une baisse de l'énergie vitale. Elle boit un peu d'eau, le reste, elle s'en fout, explique calmement la jeune femme. On peut
mourir de tristesse, vous savez. Je supporte parce que je n'y pense pas. On n'est pas des gens à se complaire là-dedans." Marina Petrella, 54 ans, ancienne dirigeante des Brigades rouges,
attend la mort sans hâte dans une cellule de l'unité psychiatrique de la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis (Essone). Elle a été arrêtée un peu par hasard en août 2007, alors qu'elle travaillait
comme assistante sociale, après avoir passé quinze ans à reconstruire sa vie en France. Avec ses deux filles et des papiers en règle.
ÉTAT DÉPRESSIF GRAVISSIME
Le premier ministre, François Fillon, a signé son décret d'extradition le 9 juin. Elle a, sans illusions, saisi le Conseil d'Etat, qui ne rendra pas sa
décision avant plusieurs mois. Marina Petrella n'attend plus rien. Le médecin de la prison de Fresnes a noté, le 11 avril, "état dépressif gravissime, douleur morale, idées de mort
extrêmement prégnantes, angoisse avec vécu somatique, sensation d'avenir bouché, l'ensemble évoquant une crise suicidaire franche et très inquiétante". Le 9 juin, un autre médecin, le
docteur Jean-François Bloch-Lainé, s'alarme de cet "abandon de vie" et relève qu'elle perd "2 kg par semaine". "Son état ne l'intéresse plus, s'inquiète le médecin.
Mme Petrella ne se nourrit plus, ne boit plus, ne communique plus, et lâche prise dans un état de dépression important." Ses avocats demandent au gouvernement d'appliquer la
"clause humanitaire" de la Convention européenne d'extradition de 1957, qui autorise à ne pas extrader une personne "en raison de son âge ou de son état de santé".
Elisa, sa fille, connaît bien la prison, elle y est née. Un 25 août, il y a presque vingt-cinq ans, à Rome. Elle y est restée dix-huit mois avant d'être
confiée à Léa, sa grand-mère, qui avait au début des années 1980 toute sa famille en prison, son fils, sa fille, son gendre. Près de 60 000 personnes ont été inculpées, 5 000 ont été incarcérées
pendant "les années de plomb" en Italie lors d'énormes procès, après le vote de lois spéciales. L'Italie baignait alors dans "une véritable guerre civile, bien que de basse intensité", a
reconnu Giovanni Pellegrino, le président de la commission parlementaire d'enquête.
Elisa n'en garde pas un mauvais souvenir. "Quand ils sortaient de prison, les gens se retrouvaient pour comprendre ce qui s'était passé, raconte
la jeune femme. On n'oubliait pas ceux qui y étaient encore, je me rappelle cette solidarité fondamentale, c'était une belle leçon de vie." Marina, sa mère, a été incarcérée huit ans
avant d'être libérée sous contrôle judiciaire, la durée maximale de la détention provisoire ayant été atteinte. Elle a encore attendu cinq ans avant d'être définitivement condamnée, le 4 mai
1993, à la réclusion à perpétuité. Marina Petrella n'a pas été jugée par contumace, elle était à son procès, mais ses juges n'ont pas délivré de mandat d'arrêt. Des mois ont passé. "On ne se
cachait pas, raconte Elisa. Un jour elle m'a dit, on va vivre à Paris." A Paris, il y a des amis. Sur les conseils de Mes Jean-Jacques de Felice et Irène Terrel, les
infatigables avocats des Italiens, Marina écrit au procureur de Paris et aux autorités italiennes pour déclarer sa présence. Elisa est inscrite à l'école italienne, Marina est serveuse à
Saint-Ouen.
"ON SE SENTAIT PROTÉGÉ"
Rome envoie une demande d'extradition en 1994. On reproche à Marina Petrella sept crimes, parmi lesquels la séquestration d'un magistrat, et surtout, en
tant que membre de la direction romaine des Brigades rouges, la participation à l'organisation de cinq agressions dont l'assassinat d'un commissaire de police. "On n'a plus fait que
travailler pour s'intégrer en France, explique Elisa, on se sentait protégé, on entrait dans les critères de la doctrine Mitterrand." Le président de la République avait déclaré le
26 avril 1985, devant le 65e congrès de la Ligue des droits de l'homme, que les Italiens, qui "ont participé à l'action terroriste en Italie depuis de longues années" mais
"ont rompu avec la machine infernale" et se sont réinsérés "étaient à l'abri de toute sanction par voie d'extradition". La parole du chef de l'Etat a engagé la France pendant
dix-sept ans, sous neuf gouvernements. Dominique Perben, garde des sceaux du gouvernement Raffarin, a rompu l'engagement en extradant au milieu du mois d'août 2002 Paolo Persichetti, un
professeur de l'université Paris-VIII.
En 1994, Marina Petrella s'inscrit à un CAP de jardinier paysagiste, son dada. Il y a là Ahmed Merakchi, un homme sombre et renfermé qui gagne trois sous
en entretenant les serres. Il est français d'origine algérienne, et d'abord parigot du 12e arrondissement, a fait dans son jeune temps douze mois de prison, a une grande fille et une
blessure mal cicatrisée du côté des femmes.
Ils s'installent dans une résidence à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), elle comme femme de ménage, lui comme gardien jardinier. Ils créent un petit
journal, Entre voisins. Elle, elle marque les résidents par son intelligence. Ils déménagent ensuite à la Source, un quartier difficile d'Epinay, où Marina sermonne les gamins qui
brûlent les voitures. Elle travaille bientôt au centre culturel. "La vie se passait pas trop mal, sourit Ahmed. On ne gagnait pas grand-chose, mais on était heureux. Elle m'a traîné
dans tous les petits théâtres de banlieue. En vacances, elle tombait en arrêt devant les belles maisons, elle savait apprécier les choses, et elle osait le dire."
Un jour, Marina lui dit qu'elle veut un autre enfant. Lui n'est pas très enthousiaste, mais finit par se laisser fléchir, à condition d'aller à la
préfecture de police, avec une copie de la déclaration de Mitterrand. La préfecture ne trouve rien à signaler, Marina a d'ailleurs une carte de séjour. Emmanuella, "Emma" pour ses proches, naît
le 18 décembre 1997, "le premier visage qu'elle a vu, c'est le mien", fond Ahmed.
TOUT DOUCEMENT, MARINA SE LAISSE COULER
Mais un jour, en 2002, à 6 heures du matin, trois hommes frappent à la porte, juste après l'affaire Persichetti. Trois policiers en civil, qui analysent
leurs portables et l'ordinateur. Marina fait aussitôt un courrier à la mairie pour dire qui elle est, on lui répond qu'il n'y a pas de soucis. Elle se jette bientôt dans le travail social, qui la
dévore, dans le Val-d'Oise. "Elle se battait pour que les gens se prennent en charge, explique Anne Ouvrard, directrice d'un foyer de jeunes travailleurs. Pas le genre à se plaindre.
Et elle ne comptait pas ses heures." Ahmed, ça l'énervait : "A table, elle nous racontait des cas très lourds, ça lui faisait vraiment du mal. Je lui disais : "Mais prend un peu de recul
!"
Le 22 août 2007, Marina est convoquée au commissariat d’Argenteuil. Un an auparavant, elle avait vendu une voiture à un garage qui avait omis de faire le
changement de carte grise. Elle y va, son certificat de cession à la main, avec Ahmed et Emma. « Ils lui ont demandé le nom de son père et de sa mère, raconte Ahmed, et à la
troisième question : « Est-ce que vous avez des armes à la maison ? », j’ai senti que ça tournait mal. » Marina est menottée, incarcérée, la cour d’appel confirme
l’extradition, puis la Cour de cassation.
Son comité de soutien tempête contre le reniement de l’Etat, dans une indifférence polie. Seuls le député Patrick Braouezec et la sénatrice Dominique
Voynet bataillent pour la prisonnière ; Jean-Pierre Dubois, le président de la Ligue des droits de l’homme, s’inquiète que la France propose l’asile aux guérilleros des FARC et extrade une
Italienne rangée des voitures. Rien n’y fait.
Tout doucement, Marina se laisse couler, abasourdie par cette répétition de l’histoire. Elisa est née en détention, et quand Emma, 10 ans, a besoin
d’elle, Marina n’a de nouveau que la perpétuité pour horizon. Quand sa mère a été arrêtée, la petite fille a passé quarante-huit heures sans parler. Un jour, au parloir, la fillette n’a plus
voulu lui faire un câlin. Et puis elle n’a plus voulu venir du tout.
Ahmed se débrouille comme il peut, avec la petite. La cuisine n’est pas vraiment son rayon, et puis il gagne 1 300 euros avec un loyer de 750 euros.
« On a compris qu’une machine s’était mise en route, et qu’elle se fout bien de se qu’on est », dit-il.
Elisa a arrêté son diplôme de linguistique (italien, anglais et russe – son père aussi a appris le russe, en prison) et travaille comme hôtesse. La jeune
femme rayonne de force et de maturité, mais elle est fatiguée. « Ça fait beaucoup, sourit Elisa. Il faut toujours prendre sur soi, faire mieux que tout le monde. Parce que je
suis partie avec aucun bagage, ou plutôt des bagages remplis de pierres. »
Marina a été placée en hôpital psychiatrique, dans un isolement absolu. Elle regarde le plafond, on la sort un quart d’heure par jour. Elle refuse toutes
les visites. « Elle préfère mourir qu’être enterrée vivante, dit Ahmed, elle dit que, comme ça, ses filles pourront faire leur deuil. »
Marina vient de lui envoyer une belle photo de mer, pleine de soleil. Elle a écrit au dos : « Ça aurait pu être la mer de la Crète, mais
nous ne la verrons jamais. Nous avons passé de bons et de mauvais moments, mais ce n’est pas le moment de faire le bilan, contentons-nous de l’avoir vécu. Et maintenant, je te demande de
t’occuper qu’Emma grandisse saine, pas obéissante ou rebelle, mais saine, avec de bons principes. Quant à toi, tu as été le dernier homme que j’ai aimé… comme je te l’avais promis. » Il
a toujours la lettre sur lui. Il a si peur que ce soit la dernière.
Franck Johannès
(Paru dans
Le Monde daté du 01/07/08)
Une vie plombée
Cela fait deux mois que Marina Petrella se laisse sombrer dans ce qu’elle appelle sa «chambre mortuaire» : une minuscule pièce
d’isolement à l’hôpital psychiatrique de Villejuif, seulement «meublée» d’un lit scellé au sol et d’un seau hygiénique. Face à des murs blancs et nus, elle n’a ni radio ni télévision, ni lecture
d’aucune sorte. De toute façon, ses lunettes lui ont été confisquées… Depuis la visite de deux parlementaires, le communiste Patrick Braouezec et la verte Dominique Voynet, on lui a juste concédé
l’accès à un cabinet de toilette. «Le deuil sera le dernier cadeau d’amour que je pourrai faire à mes deux filles», dit cette Italienne de 54 ans, qui refuse que ses enfants la
voient mourir à petit feu. «Vidée» par dix mois de prison, Marina Petrella n’arrive plus à boire, ni à manger. Elle est dans «un état dépressif gravissime», traverse «une
crise suicidaire franche et très inquiétante», ont diagnostiqué les médecins de la maison d’arrêt de Fresnes. Ce sont eux qui l’ont fait hospitaliser, jugeant son «état totalement
incompatible avec le maintien en détention». La vie de cette ancienne membre des Brigades rouges (BR) a basculé le 21 août 2007, lorsque son passé l’a rattrapée, trente ans après
son enrôlement dans le terrorisme d’extrême gauche.
«J’ai pris un TGV dans la tête», nous a-t-elle confié par
l’intermédiaire de son avocate, quelques jours après la signature, par le Premier ministre François Fillon, du décret l’extradant vers l’Italie pour y purger une peine de prison à perpétuité. A
l’heure où la France prend la présidence de l’Union européenne, voilà que les années de plomb refont surface entre Rome et Paris, preuve que le dossier des exilés italiens n’est pas un dossier
judiciaire comme les autres.
«Le droit d’asile doit être respecté pour les réfugiés. Mais les terroristes sont-ils des réfugiés?» se demandait ainsi Carla Bruni-Sarkozy (Libération du 20 juin), en réponse à une question sur le sort à réserver aux anciens des
Brigades rouges. A dire vrai, l’arrivée à l’Elysée d’une Bruni-Tedeschi n’avait pas rassuré le comité de soutien à Marina Petrella : chacun sait que la famille du riche industriel turinois
s’était repliée en France en 1973 pour fuir les rapts mafieux et la guérilla urbaine déchaînée contre les symboles du grand capital et de «l’Etat impérialiste». Un peu plus tard, débute
un autre mouvement migratoire : la répression s’intensifiant à Rome, 150 à 200 activistes italiens de tout poil viennent se mettre à l’abri de l’autre côté des Alpes.
Grand virage
Membres de partis armés comme les BR et Prima Linea, ou de la myriade de groupuscules issus de la mouvance autonome, tous viennent
profiter de l’asile de fait que leur octroie la France, après l’élection en 1981 du premier président de la République socialiste. Un statut que la presse résume sous le nom de «doctrine
Mitterrand». Son principe : les exilés politiques qui renoncent au terrorisme auront droit à une nouvelle chance. Comme l’explique le chef de l’Etat, en 1985, au congrès de la Ligue des droits de
l’homme, il s’agit d’héberger ceux qui «ont rompu avec la machine infernale, le proclament et ont abordé une deuxième phase de leur vie». Le gouvernement italien en est informé.
«Bien entendu,poursuit Mitterrand, si tel ou tel manquait à ses engagements, nous trompait, nous frapperions. […] Et nous l’extraderions !»
C’est la ligne que suivra durant près de vingt ans l’Etat, sous trois septennats et neuf Premiers ministres, de gauche comme de droite.
Jusqu’au grand virage de 2002. Après les attentats du 11 septembre 2001 et l’apparition d’une nouvelle génération de Brigades rouges en Italie, Jean-Pierre Raffarin et son garde des Sceaux
Dominique Perben ne veulent pas donner l’impression de badiner avec le terrorisme : deux réfugiés en font les frais, l’universitaire Paolo Persichetti, livré en 2002, puis le romancier Cesare
Battisti, qui s’enfuit au Brésil en 2004.
«Paolo, Cesare, Marina, et après ?» La question est sur l’une des pancartes brandies dans la petite foule des amis de l’ex-brigadiste.
Parmi ces soutiens qui manifestent chaque semaine depuis que François Fillon a signé, le 9 juin, le décret d’extradition Marina Petrella, il y a Elisa, sa fille aînée. Cette jeune fille
blonde est née il y a 24 ans dans une prison romaine, où son père et sa mère étaient détenus en attente de leur procès. Tous deux membres de la «colonne romaine» des Brigades rouges. Sa naissance
derrière les barreaux, dit l’étudiante en linguistique, «n’était pas le fruit d’un choix égoïste mais bien le signe qu’une page s’était déjà tournée pour ma mère. C’était sa façon d’entamer
un nouveau chemin de vie».
Condamnée à perpétuité
Marina Petrella n’a pas 15 ans quand s’amorce le Mai 68 italien, qui va agiter la péninsule durant plus d’une décennie. Dès le
lycée, elle milite. Elle et son frère cadet Stefano appartiennent au collectif Viva Il Comunismo. Trois ans après le bac, Marina saute le pas de la lutte armée et s’engage dans les BR, avec son
frère et son amant, Luigi Novelli. Ils font partie de la colonne romaine, dont l’action la plus spectaculaire est l’enlèvement d’Aldo Moro, le leader de la Démocratie chrétienne, exécuté le
9 mai 1978 après cinquante-cinq jours de captivité. Fin 1982, alors que le mouvement vit ses dernières heures, Marina et son compagnon sont arrêtés et rejoignent les quelque 1
500 brigadistes déjà derrière les barreaux. Ils attendront 1988 pour connaître leur sort, le temps que les magistrats noircissent des milliers de pages d’instruction contre tous ces
militants armés qui ont cru à la révolution prolétarienne.
Avec 170 co-inculpés, c’est un maxiprocès. Marina, son frère et son mari sont condamnés à la perpétuité, pour l’ensemble des crimes
et meurtres commis par les BR de Rome entre 1976 et 1982. Aucun des trois n’a ouvert la bouche, sinon pour reconnaître son appartenance au mouvement. A la différence des «repentis»
auxquels la justice offre de grosses remises de peines, Marina ne renie pas la cause. Elle prend le maximum, d’autant que l’arsenal des lois antiterroristes sanctionne jusqu’au «concours
moral» à la lutte armée. «C’est le cas de Marina, plaide son ancien avocat Giuseppe Mattina. Elle n’a pas été condamnée en tant qu’exécutante matérielle, mais en tant que
dirigeante des BR du quartier de Primavalle. Les juges l’ont déclarée coupable sur une base purement spatio-temporelle.» Pourtant, dès 1988, les magistrats ne semblent déjà plus voir en elle
une dangereuse terroriste : ils laissent cette jeune mère en liberté, sous contrôle judiciaire. Tant que sa peine n’est pas confirmée en cassation, Marina qui a déjà purgé huit ans de détention
préventive travaille dans une coopérative agricole. Jusqu’en avril 1993 où, sa condamnation menaçant de devenir définitive, elle prend un train avec la petite Elisa. Direction l’exil.
Une fois en France, tous ces Italiens acceptent de se signaler et d’être joignables à tout moment par l’intermédiaire de
leurs avocats. «Notre souci était d’éviter les effets pervers de la clandestinité, qui génère des petits chefs et des dérives vers la délinquance de droit commun», explique aujourd’hui
le magistrat Louis Joinet, en charge du dossier à Matignon pendant toute cette époque. Selon lui, une réflexion de Mitterrand résume l’esprit de la position française : «La vraie question
politique que pose le terrorisme est, certes, de savoir comment on y entre, mais surtout comment on en sort.» Fondateur du Syndicat de la magistrature, puis inlassable défenseur des droits
de l’homme pendant un quart de siècle à l’ONU, Louis Joinet comprend que ce n’est soit «pas facile pour les familles des victimes», mais constate que, partout dans le monde, «la plupart des processus de retour à la paix ou à la démocratie comportent une marge
d’impunité et passent par une amnistie. Mais cela suppose qu’un dialogue puisse s’instaurer».
A Rome, la volonté de tourner durablement cette page n’est toujours pas là. «Une issue politique aurait été la meilleure solution
mais pour une série de raisons cela n’a pas été possible», regrette l’universitaire et ancien parlementaire Stefano Rodotà, qui évoque pêle-mêle le choc laissé dans l’opinion publique par
l’affaire Moro, des épisodes terroristes ponctuels «laissant craindre que cette époque n’était pas totalement terminée» ou encore «certains aspects des années de plomb qui n’ont
jamais été élucidés et que l’on continue de découvrir peu à peu».
Le gros de l’orage terroriste passé, l’Italie a toutefois vite œuvré à vider ses geôles de ces milliers de détenus se clamant
«prisonniers politiques». «A un moment, on a pensé que le meilleur moyen pour vaincre le terrorisme, c’était d’utiliser le système des remises de peine à travers les repentis notamment»,
analyse Stefano Rodotà qui s’est battu contre les excès de la législation antiterroriste. Environ dix ans après les faits, les premiers activistes commencent à sortir de prison. «Si Petrella
était restée en Italie, elle serait depuis longtemps en liberté ou en semi-liberté», va même jusqu’à remarquer le journaliste Giovanni Fasanella, auteur d’un livre d’entretien avec le
cofondateur des BR, Alberto Franceschini.
Réinsertion exemplaire
Derrière les barreaux, ne restent que quelques irréductibles. La plupart des activistes d’extrême gauche ont recouvré une liberté totale
ou partielle : tous les protagonistes du rapt de Moro sont sortis de prison ou n’y rentrent que le soir pour y dormir ! Cerveau et bras armé de cette exécution, condamné six fois à la perpétuité,
Mario Moretti a bénéficié de la liberté conditionnelle au bout de douze ans. L’ex-mari de Marina et son frère Stefano sont libres. Quant à Paolo Persichetti, il quitte depuis peu la prison de
Rome pour aller travailler chaque matin dans un journal.
Cela n’empêche pas Rome de présenter régulièrement à Paris la liste d’une douzaine d’extrémistes de gauche à lui livrer en priorité. Pour
l’avocate Irène Terrel, qui défend la plupart de ces Italiens, «la France se déshonore en reniant l’asile de fait qu’elle a concédé en toute connaissance de cause». Marina Petrella, qui
a eu une seconde fille, née sur le sol français en 1997, bénéficiait d’un titre de séjour. Durant ses sept premières années en banlieue parisienne, elle a travaillé à l’entretien d’espaces verts.
Puis s’est investie dans le social, s’occupant des défavorisés. C’est donc en toute confiance qu’elle se rendait au commissariat d’Argenteuil (Val-d’Oise), le 21 août 2007, pour une banale
histoire de carte grise. On la jette en prison. En Italie, l’affaire n’émeut pratiquement personne. «Cela n’a pas de sens d’extrader Marina Petrella ou de mettre aujourd’hui les brigadistes
en prison, considère Giovanni Fasanella qui ajoute, mais il est temps qu’ils parlent et aident à établir la vérité de ces années-là d’un point de vue historique».En France, des
personnalités comme le scientifique Albert Jacquard, l’historien Jean Lacouture ou le philosophe Edgar Morin, et des hommes d’Eglise ont écrit une lettre à Sarkozy pour souligner la réinsertion
«exemplaire» de Marina Petrella et lui rappeler la valeur de la parole donnée par la République. En face, le silence reste total. En dernier recours, ses défenseurs ont saisi le Conseil
d’Etat. Avec l’espoir que le gouvernement, au nom de la gravité de son état de santé, refusera finalement de la renvoyer vers les prisons italiennes.
NATHALIE DUBOIS et ÉRIC JOZSEF
Paru dans Libération, le 30 juin 2008
Vi racconto perché mia madre, Marina,
non deve essere estradata
Sono la figlia di Marina Petrella. Vorrei raccontarvi qualcosa su mia madre. Vorrei provare a dirvi cosa rappresenta la
negazione della ricostruzione di un essere umano. Dobbiamo parlare di ricostruzione, visto che Marina non è uscita dalla sua storia politica nello stesso modo in cui ci è entrata. E’ successo un
po’ più di 25 anni fa, quando già il vento della lotta armata cominciava ad andare via, quando i rumori metallici della notte tuonavano sempre più vicino, dopo che alcuni, quelli che poi sono
stati chiamati “pentiti”, incominciavano a barattare delle riduzioni di pena in cambio di denuncie e delazioni, fu allora che la storia politica di mia madre è incominciata a finire. Erano i
primi anni ’80. Dopo aver capito che le sue speranze di cambiare il mondo andavano incontro alla sconfitta e che l’impegno politico tenuto fino allora non poteva più continuare allo stesso modo,
Marina decise di non fermare la sua vita, ma che dal suo percorso sarebbe potuta nascere una nuova storia.
Questa nuova storia è incominciata con me che ho scelto per nascere una calda giornata di agosto dentro una prigione
speciale, in pieno articolo 90. Solo chi ha vissuto questa esperienza può capire l’immane volontà che serve per essere madre, dare al mondo e crescere una figlia tra le sbarre di un carcere. Solo
chi è consapevole di questa prova può capire quanto questa scelta non sia una fuga nel personale, una soluzione egoista ma che sia la rappresentazione fisica di un pagina voltata.
Questo è stato il suo modo per affermare che iniziava un nuovo percorso di vita, un diverso impegno sociale. Ed è anche
grazie a questo nuovo stato di cose che otto anni dopo le è stato permesso di uscire dal carcere e di essere libera fino al verdetto della Cassazione del 1993. Già a quell’epoca Marina non era
più quel soggetto pericoloso dipinto dai media al momento del suo nuovo arresto. Ma l’Italia dimentica presto. Meglio ricorda solo quel che vuole. Seleziona la memoria.
La Francia di Mitterand cercando di favorire una pacificazione del conflitto italiano degli anni ’70 ha accolto numerosi
ex attivisti di quel periodo. I governi di sinistra come di destra hanno rispettato questo asilo di fatto. A noi, figli di quei rifugiati, è stato permesso di crescere, di vivere, di avere anche
nuovi fratelli e sorelle. L’esilio c’è stato malgrado le contraddizioni, malgrado le incertezze di una vita difficile, precaria in attesa di un asilo. Un asilo che esprimeva una speranza di una
vita nuova. Dal nulla di un “fine pena mai” che Marina apsettava in Italia è nata nel 1997 mia sorella. Una bambina francese che ora vede quel paese che gli ha dato una nazionalita ricacciare sua
madre nel pozzo del carcere a vita. Da quel 1993 quindici anni sono passati. Quindici anni da quando un treno ci ha portato alla Gare de Lyon.
Quindici anni da quando i nostri passi si sono mischiati a quelli dei nostri migranti d’inizio secolo. Anche speranzosi
di una vita che non fosse la galera della miseria. Perché questo “pezzo” di tempo, che ha permesso di cambiare il loro impegno politico in un impegno sociale, non è più che legittimo per chiedere
asilo? Perché non è ora di girare la pagina di questa storia, per permettere a noi nuove generazioni di avere un vero futuro e consentire a quelle persone come mia madre di vivere la seconda
chance che gli è stata data?
A venticinque anni di distanza dai fatti imputati, quindici anni dopo l’esilio, un nuovo primo ministro francese ha
deciso che bisognava rimangiarsi la parola data da tutti i suoi predecessori. Il governo francese ha deciso di estradare mia madre, di cancellare la sua vita in Francia e di rinchiuderla non solo
in un carcere ma di fare del passato la sua prigione. La Francia ha deciso tutto questo cedendo al populismo penale, all’ossessione sicuritaria ad una voglia di vendetta infinita che ha perso il
significato della speranza. Il primo ministro ha deciso che la vita di mia madre doveva fermarsi. Ma quindici anni di esilio di fatto creano dei diritti e noi non lasceremo la Francia
deresponsabilizzarsi dalla sua storia e cultura.
Elisa Novelli Petrella
Liberazione 11 giugno 2008
MARINA MARINAS
On peut désormais l’expédier en Italie, avec perpétuité à la clé, n’importe quel jour, n’importe quelle heure. François Fillon a signé le décret d’extradition il y a une semaine. Bien sûr,
l’usage est d’attendre la décision du conseil d’État. Marina Petrella a toutes les raisons de craindre un oubli des usages. Les trous de mémoire se multiplient, en France.
Jeudi, on a ramené Marina Petrella, ancienne brigadiste, à l’hôpital psychiatrique de Villejuif. Elle y a déjà passé cinquante jours entre avril et mai. A la maison d’arrêt de Fresnes, les
psychiatres ne sont plus certains de surveiller convenablement son désespoir.
Je regarde son visage, sur la mauvaise photo. Est-ce que je la connais ? Il me semble l’avoir vue. En mouvement, vivant, marqué, ramassé dans le regard, oui, peut-être entrevue lorsqu’une
arrestation de réfugié italien précipite cent ou deux cents personnes dans une salle de réunion, peut-être confondue avec d’autres visages, vivants, marqués.
« La patrie, ce n’est pas une convention,
c’est une implacable mémoire du sang »,
écrivait l’autre Marina.
Il y a eu en Italie « une guerre civile non officiellement reconnue »,dit le président de la commission d’enquête parlementaire italienne sur les années de plomb. Des dizaines de milliers de
jeunes italiens s’engagèrent dans les mouvements d’extrême gauche, des milliers dans la lutte armée, quelques centaines - 300 maximum – s’enfuirent vers la France. La lutte était perdue, le
plus souvent ils ne croyaient plus aux vertus de la violence ; les repentis qui racontaient le vrai, le faux et l’inventé, les lois d’exception bricolées ou héritées de Mussolini, les
condamnations écrasantes firent le reste.
On le sait, on l’a lu, François Mitterrand accorda l’asile à ces réfugiés. « La vraie question politique que pose le terrorisme est certes, de savoir comment on y entre, mais surtout comment on
en sort », déclara-t-il alors. Ce droit d’asile ne fut pas le fruit d’un caprice, mais d’une longue concertation entre le tout nouveau gouvernement socialiste, dont Louis Joinet, magistrat et
conseiller à Matignon, des policiers, les réfugiés eux-mêmes et leurs avocats d’alors. Asile, contre vie au grand jour et renoncement : les réfugiés italiens devenaient des muets politiques.
Marina Petrella, ex-membre des Brigades rouges,n’était alors pas du nombre. Et pour cause, elle était en prison, en Italie. Elle y restée huit ans, sa fille aînée y est née. Ensuite, son
affaire poursuivant un cours assez lent – meurtre d’un commissaire de police, un chauffeur grièvement blessé – elle fut placée sous contrôle judiciaire , pendant cinq ans. Elle s’est présentée
à chacun de ses procès. En 1992, elle fut condamnée à perpétuité pour des faits remontant, pour les plus tardifs, à 1981. Elle était là, mais on ne s’est pas donné la peine de l’arrêter à
l’audience.
On ne peut même pas dire qu’elle s’est enfuie : elle a passé la frontière en toute légalité, puisqu’il fallut encore un an pour que les autorités italiennes lancent un mandat d’arrêt.
Et là, en France, elle est devenue assistante sociale, travaillant dans diverses banlieues, ce que, dans un interview de 2004, elle présente comme la seule continuité possible de son
engagement.
« Je n’ai pas suivi la loi,
je n’ai pas communié
Et jusqu’à l’heure dernière je pècherai
Comme j’ai péché et comme je pèche encore
Avec passion ! »,
écrivait l’autre Marina, qui était bien givrée, et venait de s’enticher de son beau frère, révolutionnaire rentré au pays pour y mourir de phtisie.
De temps en temps, on arrêtait un réfugié, à la demande des autorités italiennes. On le collait en prison, le temps de se pencher sur les étranges dossiers transmis au magistrats français,
qu’unanimement on trouvait mal fichus, les arguments juridiques pour contrer les demandes ne manquaient pas. Me De Felice et Irène Terrel montaient au créneau, Oreste Scalzone galvanisait
alentour, les réfugiés se réunissaient. De toute façon, à la fin, on relâchait. Pas un seul Italien, au long de ces vingt années, n’a trahi l’engagement pris envers la France. Pas un seul des
neuf gouvernements, de gauche comme de droite, n’a extradé.
« Naître à nouveau ?
Dans un autre pays ?
Va donc, essaie de remonter
A dos du cheval qui t’a jeté bas ! »,
écrivait l’autre Marina, une fois exilée.
Marina Petrella elle, naît à nouveau. En 1998, lorsqu’on lui délivre un permis de séjour de dix ans, elle a une seconde fille avec Ahmed, son compagnon. Certains réfugiés obtiennent la
nationalité française.
Arrive 2001, le World Trade Center. Éradiquer le terrorisme islamique ! France et Italie se concertent, se promettent une belle entraide.
En 2002, Perben garde des Sceaux, Chirac président, on inaugure avec… Paolo Persichetti, arrêté et extradé à la vitesse de l’éclair. Le prof de Paris VIII était l’un des très rares italiens
dont le décret d’extradition avait été signé,dix ans avant, mais bien sûr, non exécuté. Il est aujourd’hui détenu ; l’asile qu’il a reçu en France est une circonstance aggravante.
Puis c’est au tour de Cesare Battisti. Écrivain, son cas mobilise tant de célébrités qu’une certaine confusion règne. On en oublierait presque que la France à déjà refusé son extradition. On
revient à la fois sur la parole donnée et la décision judiciaire. Battisti, lui, s’en va, jusqu’au Brésil, où, interpellé il y a un an, il attend aujourd’hui une possible extradition.
« A présent je n’ai plus de peine,
c’est déjà – le destin »,
écrivait l’autre Marina.
En août dernier, Marina Petrella va au commissariat pour déposer une plainte, une bricole à propos de son permis. Elle est arrêtée sur le champ, écrouée. Un quart de siècle plus tard.
En prison, on l’informe que les huit années qu’elle a déjà passées en prison ne seront pas déduites de sa perpétuité. Elle ne parvient plus à manger, elle atterrit à l’hôpital psychiatrique.
« Les changements d’endroit me font perdre le sens de la réalité. J’ai l’impression que je diminue, il y a de moins en moins de moi, comme ce troupeau qui laissait une touffe de laine à
chaque haie. Il ne reste que mon fondamental refus. », écrivait l’autre Marina.
Moins de beau linge, pour Marina ( même si l’on peut préférer écouter Erri de Luca à BHL) mais une mobilisation qui ne se dément pas. De politiques ( PC, Verts, un peu le PS, la LCR),
d’associations, d’amis. Une grève de la faim tournante, à laquelle son avocate Irène Terrel participe. Des concerts. Des blogs en ébullition. Dominique Voynet vient d’écrire à Rachida Dati.
Cécile Duflot, elle, à Carla Bruni.
Via le site http://www.paroledonnee.info/ , nous sommes tous invités à expédier nos protestations au premier
ministre, à Sarkozy. Les soutiens à Marina Petrella seront présents mardi 17, dans le cortège de la fonction publique, mercredi 18, dans celui de l’audiovisuel, ils se rassembleront à 18h30
dans les Jardins du Palais Royal, jeudi 19.
Il existe une vraie possibilité juridique d'éviter l'extradition à Marina Petrella, la clause humanitaire, qui s'applique lorsque la vie ou la santé de l'extradé potentiel sont en danger, ce
qui est bien le cas ici.
Je lis des commentaires d’internautes : tant mieux si l’on vire ces assassins !
Parfois je ne sais plus très bien où je vis. J’aimerais savoir ce que l’on en pense, sur Mediapart.
L’une des réfugiées italiennes interviewées en 2004 par l’Humanité disait : « nous sommes toujours un peu sous la lune noire ».
« Sur un filin, semble-t-il prêt à rompre
je suis un tout petit danseur.
Je suis l’ombre d’une ombre.
Le somnambule
De deux lunes sombres »,
écrivait l’autre Marina,Tsvetaeva, poétesse.
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